Trappistes et craft beers : deux mondes inconciliables ?

 

Alors que les bières trappistes reposent sur des traditions séculaires et la recherche constante de la qualité, reste-t-il de la place pour l’innovation ?

Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur les traditions séculaires qui entourent les trappistes, plus précisément l’Ordre cistercien de la stricte observance, pour être correct. Pourtant, il reste beaucoup à dire sur la manière dont leurs bières s’inscrivent dans notre monde moderne, de plus en plus centré sur les nouveautés et le consommé local.
Comment continuer à exister en commercialisant un nombre limité de références souvent inchangées depuis des années, alors même que le mouvement de la craft beer explose au niveau mondial en inondant le marché de nouveaux produits ?

 

La brasserie de Westmalle

La brasserie de l’abbaye trappiste de Westmalle – Divine Box

 

Tandis que les départements marketing des grosses brasseries rivalisent d’ingéniosité pour créer de nouvelles recettes et redéfinir constamment la manière de les vendre, les trappistes ont un objectif bien différent. Il s’agit pour eux avant toute chose de gagner l’argent nécessaire au maintien d’une vie paisible basée sur la contemplation. Leur brasserie n’est dès lors qu’un outil, parmi d’autres, pour assurer leur subsistance et celles des bonnes œuvres qu’ils soutiennent. Ce n’est pas que la bière ne les intéresse pas, simplement elle ne constitue pas leur objectif final, contrairement à une brasserie disons purement commerciale.
Alors que la plupart des brasseurs multiplient les nouveautés pour rester dans l’air du temps, quitte à réaliser de nombreux one-shots pour satisfaire la curiosité des dégustateurs-butineurs, les trappistes prennent le temps pour établir une recette et continuent de la perfectionner sur le long terme.
Le temps et la tradition sont sans doute un des facteurs de la réussite des bières trappistes dans la durée, car le message véhiculé est perçu comme authentique par les consommateurs.

 

Abbaye Trappiste du Mont des Cats

La contemplation, le temps et la tradition sont sans doute la clef du succès des bières trappistes – Abbaye du Mont des Cats, Divine Box

 

Pourtant, les pères trappistes ne vivent pas totalement isolés; ils savent qu’ils s’inscrivent dans un monde global et compétitif, qui nécessite d’aborder également les aspects commerciaux de leur entreprise. Ainsi, un soin particulier sera apporté aux messages véhiculés par les étiquettes, le verre ou encore le cérémonial qui entoure l’instant dégustation. Bref, ils cultivent leur tradition.

Cela ne les empêche cependant pas d’innover et de se remettre en question. Ainsi, l’outil de production et les techniques employées sont influencés par les progrès de la science. Pour exemple, la brasserie d’Orval, créée en 1931 pour financer l’énorme chantier de la reconstruction de l’abbaye, a été entièrement remplacée en 2007 par une salle de brassage dernier cri, avec priorité à la modernité et à la qualité.
Chez Chimay, l’innovation est venue en 2001, avec la distribution de la Chimay Triple en fûts. Cela peut paraître anecdotique, mais il a fallu de nombreux tests pour s’assurer de la qualité d’un produit qui n’avait jusqu’alors connu qu’une refermentation en bouteille, avec toute l’évolution des saveurs que cela implique.

 

La brasserie d'Orval

La brasserie flambant neuve de l’abbaye trappiste d’Orval – Divine Box

 

En 2013, un nouveau fromage à la bière Chimay Bleue (également appelée Grande Réserve lors d’un conditionnement en bouteilles de 75cl) a vu le jour, soulignant le lien existant entre leur fromagerie et la brasserie. En juin 2014, les étiquettes adoptent un nouveau look. En juin 2015, la Chimay Dorée arrive en magasin. Cette bière de table, jusqu’alors réservée à la consommation des moines, était uniquement vendue à l’auberge de Poteaupré, située juste à côté de l’abbaye. Elle a tout de même été écoulée à plus de 10.000 hectolitres la première année.

En décembre 2015, la première Chimay Oak Aged voit le jour. Cette expérimentation basée sur une refermentation en fûts de chêne a depuis connu d’autres déclinaisons, en particulier avec d’anciens fûts de cognac.
En février 2016, la Chimay Grande Réserve était à son tour disponible en fûts, suivie dans la foulée par la Chimay Première et la Chimay Dorée.

 

La bière trappiste Chimay vieillie en barriques

La bière trappiste Chimay vieillie en barriques / Crédits photos : @altaireuzebio (Instagram)

 

A l’Abbaye Notre-Dame de Koningshoeven, sise à Berkel-Enschot aux Pays-Bas, la brasserie dispose de huit bières trappistes dans sa gamme permanente. L’innovation vient d’un programme ambitieux de vieillissement de bières en fûts. Ainsi, chaque batch est issu d’un assemblage différent. La Trappe Quadrupel Oak Aged Batch 2 était par exemple un assemblage de bières provenant de différents fûts réalisé le 26 juillet 2010 sur base des proportions suivantes : 9% New Medium Oak Toast, 64% Port Medium Burnt Toast (American Oak), 9% Port Medium Burnt Toast (French Oak) et 18% Port Medium Toast (French Oak).
Un autre moyen de continuer à innover sans augmenter la gamme de bières est de réaliser une variante d’un produit existant. C’est ce qui a été fait à l’occasion de la journée internationale du roi, célébrant la naissance du roi néerlandais Willem-Alexander. Leur blanche (Witte) a ainsi changé de houblon, adoptant temporairement la variété Mandarina Bavaria.

 

Encore plus marquant, le recours à une des grandes modes du moment, les bières collaboratives. Le maître-brasseur de La Trappe (Lodewijk Swinkels) et son équivalent à la Brunswick Bierworks Brewery de Toronto (Christian Klaus Riemerschmid) se sont connus sur les bancs de la prestigieuse école de brasserie de Weihenstephan. Ils ont décidé de brasser une bière en commun, basée sur le plus traditionnel des styles aux Pays-Bas, la bockbier. Pour y ajouter une touche moderne, des houblons américains sont venus compléter la recette. Et pour couronner le tout, cette bière trappiste dénommée sobrement « Ora Et Labora » est commercialisée en cannettes métalliques au look résolument moderne, une première pour un produit d’influence trappiste.

 

La bière Bockbier Ora et Labora en canettes

La bière Bockbier Ora et Labora en canettes / Crédits photos : @Burgardtliquor (Instagram)

 

A côté de ces brasseries ancrées dans le paysage depuis de nombreuses années, de nouvelles brasseries trappistes voient le jour régulièrement. Pour n’en citer qu’une, l’américaine Spencer Trappist Abbey qui dispose d’un India Pale Ale et même d’un Imperial Stout dans ses références.
Je pourrais écrire encore de nombreuses lignes avec d’autres exemples montrant que les pères trappistes ont décidemment réussi à concilier modernité et tradition.

 

La Spencer Imperial Stout

La Spencer Imperial Stout / Crédits photos : @tarkhan (Instagram)

 

 


© Emmanuel Gillard – Projet Amertume – 16 février 2018
En exclusivité pour Divine Box

Trappistes et craft beers : deux mondes inconciliables ?
Note moyenne : 4.5 (11 votes)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

EffacerPublier des commentaires

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.